The challenge of diversity

From Independence of Québec
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Le défi de la diversité Avons-nous le désir et la détermination d'aller jusqu'au bout sur le chemin que trace l'option pluraliste?

Danielle Juteau Professeure de sociologie et titulaire de la chaire en relations ethniques de l'Université de Montréal

Le samedi 28 août 1999

Danielle JuteauOn ne cesse de répéter que le Québec est pluraliste, ouvert à sa diversité et fier de l'être. Cela n'est pas faux, mais ce n'est pas tout à fait vrai. Nous nous sommes, bien sûr, engagés sur le chemin que trace l'option pluraliste, mais avons-nous le désir et la détermination de le poursuivre jusqu'au bout?

Car le défi, que partage avec nous la presque totalité des sociétés à notre époque, n'est plus seulement d'admettre la diversité ethnique. Il s'agit d'aller au delà de l'éloge de la différence, de la reconnaissance de cette diversité et des pratiques qui y sont liées pour s'interroger sur la définition même de la collectivité nationale.

Définissons les zones d'imprécision qui perdurent pour pouvoir librement en débattre afin que s'accomplisse pleinement au Québec l'option pluraliste.

Les exclus de la nation québécoise

La nation québécoise s'est forgée dans un contexte de transformation de la société canadienne ainsi que de luttes anticoloniales, dont elle s'inspirera. Le renforcement des gouvernements provinciaux au Canada se traduit, à l'échelle du Québec, par la redéfinition du lien entre l'État et la nation. On se souviendra que c'est à partir de vieux vêtements que l'État du Québec taille les habits de sa nouvelle nation. Ce passage de la nation canadienne-française à la nation québécoise engendre une première catégorie d'exclus, les Canadiens français des autres provinces - compétence provinciale oblige -, qu'on a appelés les francophones hors Québec. Une expression qui en dit long.

Cette nation n'en sera pas pour autant territoriale. Elle se construit dans un mouvement qui vise à abolir la domination subie par les Canadiens français et tient les autres à l'écart. Le projet nationaliste canalise une volonté d'égalité, mais on devra attendre des années avant qu'il ne devienne plus inclusif. De nombreux facteurs ont entraîné l'éventuel élargissement des frontières de la collectivité québécoise; j'en réexaminerai ici un.

Les percées du pluralisme canadien

L'écrivain et auteur-compositeur montréalais Leonard Cohen avançait en 1963 que «the exploding mailboxes were an invitation to Canada to re-enter history... ». Pour diverses raisons, et pas toutes sacro-saintes, le Canada répondit à l'appel: retrait des éléments racistes résiduels de sa politique d'immigration (1967), publication du Livre blanc sur la politique indienne (1969), adoption de la Loi sur les langues officielles (1969) et de la politique du multiculturalisme (1971).

Il est de mise au Québec de s'opposer à la politique du multiculturalisme, que l'on impute au machiavélisme de Pierre Trudeau et que l'on a traitée tour à tour, ou tout à la fois, de: sournoise, timorée, dangereuse, risquée, folklorique, racialisante, etc. On lui reproche notamment de gommer les différences historiques entre les collectivités ethniques et nationales au Canada, d'ignorer les droits collectifs, de promouvoir la ghettoïsation et la formation d'identités figées.

Le temps est venu d'admettre que cette politique, et la loi canadienne sur le multiculturalisme de 1988, répondent aussi à la demande de reconnaissance des groupes dits ethniques qui ont contribué à l'édification de la société canadienne et qui sont gênés, voire contrariés par le principe de hiérarchisation que renferme l'idée des peuples fondateurs. Convenons également qu'une page de l'histoire fut alors tournée, mettant fin à l'anglo-conformité, ébranlant jusque dans ses fondements l'idéologie assimilationniste qui avait naguère triomphé. C'est une nouvelle conception de la nation qui surgissait.

L'apparition du pluralisme normatif, du pluralisme comme valeur et comme bien désirable, infléchit désormais les débats sur la définition de la collectivité nationale, de sa représentation, de ses symboles. L'opération de décentrage, comme on dit maintenant, n'est pas sans faire trembler les vieux États-nations incapables de se repenser, ce qui n'est pas sans rapport avec leur passé colonial. Le Québec quant à lui n'est pas resté insensible à ce virage.

L'élasticité du nous québécois

Il est habituel d'affirmer, preuves à l'appui, que la nation culturelle québécoise s'est transformée en une nation civique, qu'elle est devenue territoriale et inclusive.

Mettons de côté les anciennes querelles opposant les formes ethnique et culturelle de la nation. De nos jours, plus personne, même pas les agents de l'épuration ethnique au Kosovo, ne croit en une nation fondée sur les liens du sang, une conception évoquée désormais à des fins partisanes. Et si d'autres rêvent encore d'une nation historiquement et culturellement uniforme, peu croient en cette possibilité. D'ailleurs, les collectivités nationales n'ont jamais été homogènes, les annexions, les migrations volontaires et involontaires, les colonisations étant des phénomènes anciens, aussi anciens que les rapports de sexes et de classes qui les traversent.

Creusons davantage le contenu de la nation civique. Dans sa variante assimilationniste, l'égalité des citoyens passe obligatoirement par un universalisme qui récuse la prise en compte des spécificités historiques et culturelles. Dans son acception pluraliste, l'égalité implique cette prise en compte. Parmi les premiers jalons du passage au Québec de la première à la deuxième variante, mentionnons le Livre blanc sur le développement de la politique culturelle en 1978, la création du ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration en 1981 et la définition d'un plan d'action à l'intention des communautés culturelles ainsi que l'énoncé de politique en matière d'immigration et d'intégration en 1990. Ici, le terme «Québécois» embrasse l'ensemble des résidants du Québec tandis que s'estompe la frontière tracée jadis entre les Québécois et les membres des communautés culturelles.

Comment expliquer alors la grogne qui se fait entendre de toute part? Peut-être parce qu'il a fallu attendre une trentaine d'années avant que les frontières de la collectivité québécoise n'aient été tant peu soit-il étirées? Peut-être aussi parce que cette collectivité est souvent pensée en dehors du Canada ou contre lui? Mais c'est surtout, à mon avis, parce que le rapport entre «eux» et «nous» n'a pas été suffisamment repensé et transformé. Quant au mécontentement qui a entouré le référendum, j'ai eu l'occasion de suggérer qu'on a eu tendance à se comporter en prétendant éconduit.

Au delà de la nation civique?

L'option pluraliste, on l'aura compris, dépasse l'éloge de la différence. Elle va également au delà de la reconnaissance des droits juridiques, politiques, sociaux et culturels de celles et de ceux qui font partie de la collectivité et des mesures visant à enrayer la discrimination. Car le processus d'institutionnalisation des droits doit tenir compte de la diversité des trajectoires historiques et des collectivités qui en découlent. C'est ici que les choses se compliquent.

Je n'aborderai pas la polémique opposant les droits individuels aux droits collectifs. J'examinerai plutôt une autre facette du débat, ayant trait à notre manière d'envisager les liens entre ces diverses collectivités, d'autant que cette manière de voir est indissociable de notre représentation de la collectivité nationale.

L'option pluraliste nous incite à transcender le modèle actuel selon lequel il existerait une hiérarchie entre la collectivité majoritaire et les minorités, que l'on appelle nationales, ethniques, culturelles ou immigrantes. Elle nous amène à imaginer une Collectivité avec un C majuscule qui comprendrait des collectivités qui seraient désormais unies par des liens parfaitement égalitaires. On y supprimerait tant l'image d'une différenciation verticale que celle, horizontale, qui place le «nous» au centre et fait graviter les «autres» autour.

J'entends d'ici pousser les hauts cris; je m'empresse de dire que l'option pluraliste ne dicte pas la bonne réponse, elle cherche à soulever toutes les questions pour que le débat engagé collectivement soit le plus large possible. Ce qui n'est pas sans utilité alors que s'écroule le vieux modèle de l'État-nation et que les minorités remettent en question les anciens compromis. Qu'implique, au Québec, l'option pluraliste?

Si on accepte le que la Collectivité québécoise inclut diverses collectivités, ne faudrait-il pas distinguer très explicitement l'ensemble de ses parties? Ne devrait-on pas alors, pour désigner une des collectivités historiques qui la composent - à vous de deviner laquelle -, réintroduire l'expression «Canadiens français»? Ne faudrait-il pas percevoir la diversité de ces Canadiens français et abandonner l'expression «de souche»? Ne serait-il pas approprié de différencier ces Canadiens français des francophones québécois et de se pencher sur le rapport entre la francophonie québécoise et les autres francophonies canadiennes?

Si on accepte que la Collectivité québécoise est inclusive, ne faudrait-il pas dépasser la crispation par le passé et élargir les fondements du projet souverainiste, défini surtout à partir de l'histoire d'un groupe, la conquête des Canadiens français? Ne faudrait-il pas s'abstenir de projeter en dehors du «nous» ceux qui n'adhèrent pas à ce projet?

Si on accepte l'égalité des collectivités au Québec, il faudra promouvoir ces liens non hiérarchiques. On pourrait d'abord envisager la collectivité québécoise comme multinationale et multiethnique. On reconnaîtrait alors sans équivoque que les autochtones et les Canadiens anglais constituent des peuples fondateurs et on redéfinirait leur statut politique.

Ce geste d'inclusion soulève en même temps deux questions, à commencer par celle du lien entre ces trois peuples fondateurs. On aurait tort de dissimuler l'historique du rapport entre les autochtones et les deux autres peuples fondateurs, qui furent des colonisateurs. Et puis, en reprenant la distinction entre fondateurs et non-fondateurs, on réintroduit une hiérarchie.

Assez, me direz-vous, c'est assez! Vous n'allez quand même pas nous raconter que chaque groupe au Québec peut avoir sa langue officielle, ses institutions, son État? Non, ce n'est pas le sens de mon propos. Affirmer que les collectivités qui composent la Collectivité nationale sont égales, cela ne revient pas à dire qu'elles définiront toutes un projet politique souverainiste. Car leurs revendications s'enracinent justement dans des conditions historiques et non dans des principes abstraits.

L'analyse sociologique montre bien que ceux qui prennent possession d'un pays et ceux qui viennent pour s'y établir définissent des orientations différentes. Tandis que les premiers se conçoivent comme collectivités nationales visant à contrôler l'État, les deuxièmes s'assimilent, ou bricolent de nouvelles identités, ou cherchent à infléchir les politiques gouvernementales à leur égard ou à développer un réseau institutionnel vivace. C'est ainsi qu'apparaît la distinction entre diverses communautés politiques, nationales ou ethniques. Cela est un fait, qu'on peut trouver juste ou injuste. À nous d'en débattre. Mais admettons qu'elles sont égales. Interrogeons-nous sur l'affaiblissement du réseau associatif ethnique que semble favoriser la gestion étatique de la diversité culturelle. Questionnons l'idée de convergence. Redéfinissons la culture publique «commune».

En acceptant l'option pluraliste, on se départira enfin de l'idée que les collectivités ethniques sont secondaires, périphériques, qu'elles devraient agir et penser comme nous parce qu'elles sont chez nous. Elles sont chez elles chez nous, disent-elles, et c'est d'égal à égal qu'on discutera, non plus de ce que devrait être la nation québécoise, ni la collectivité nationale québécoise, mais bien la société québécoise. Car les frontières de la collectivité nationale se seront alors estompées pour céder la place à celles de la société, ouvrant la voie à une représentation d'un tout englobant, d'un «nous» qui inclut l'ensemble de ses parties.

Qui est Danielle Juteau?

Danielle Juteau est professeure au département de sociologie de l'Université de Montréal et titulaire de la chaire en relations ethniques. Après avoir obtenu son doctorat de l'Université de Toronto en 1974, elle a enseigné à l'Université d'Ottawa, où elle a contribué au développement des études féministes et des recherches sur les Franco-Ontariens. Elle s'est jointe au département de sociologie de l'Université de Montréal en 1981 et y poursuit des travaux sur les rapports sociaux ethniques et de sexe. Avec Nicole Laurin, elle a mené une vaste recherche sur les communautés religieuses de femmes au Québec, qui a donné lieu à deux ouvrages. Elle est membre du Groupe de recherche ethnicité et société (GRES) et du Centre d'études ethniques (CEETUM) qu'elle a contribué à mettre sur pied et dont elle a développé les orientations. Elle a été professeure invitée à la Freien Universität de Berlin et nommée à la Société royale du Canada en 1996. Son dernier livre, L'Ethnicité et ses frontières, offre, dans le prolongement d'une approche wébérienne, une réflexion sur la conceptualisation des rapports sociaux ethniques. L'ouvrage paraîtra cet automne aux Presses de l'Université de Montréal.