Nationalism and social movements against market hegemony

From Independence of Québec
Jump to: navigation, search

TO BE TRANSLATED

Le Québec dans le contexte de la mondialisation Nationalisme et mouvements sociaux contre l'hégémonie du marché Nourri par le combat pour le maintien de l'identité culturelle francophone, le mouvement communautaire a une plus grande chance qu'ailleurs de transformer la société

Gregory Baum Professeur de sciences religieuses Université McGill

Le samedi 17 juillet 1999

L'interprétation d'un texte ou d'une réalité sociale est inévitablement affectée par l'histoire de l'observateur. La recherche de concepts universels tirés de la philosophie ou de la science politique, dans le but d'en arriver à une meilleure compréhension de la société québécoise, masque, me semble-t-il, le lien entre l'interprétation et l'inscription de l'observateur dans son contexte historique. Ce qui nous tracasse et ce que nous désirons influencent inévitablement notre lecture de la société. Je ne peux pas penser la nation québécoise sans me référer à ma propre expérience.

À cause de mon histoire, je comprends le Québec en le comparant à d'autres sociétés. Je suis arrivé au Canada il y a plus d'un demi-siècle: j'ai vécu la plupart du temps dans des régions anglophones de l'Amérique du Nord. Quand, en 1986, l'université McGill m'a invité à devenir professeur de sciences religieuses, je me suis installé à Montréal. Parce que j'étais déjà connu par mes écrits théologiques, les jésuites m'ont tout de suite invité à devenir membre du comité de rédaction de la revue Relations. Grâce aux discussions tenues dans ce comité sur les problèmes et les aspirations du Québec, je suis devenu participant actif de cette société. Les Québécois et les Québécoises m'ont reçu chaleureusement. Les problèmes, l'angoisse et l'espoir de ce peuple sont devenus les miens.

Je suis très conscient que le Québec a entrepris de se redéfinir comme société francophone ethniquement pluraliste. Cela a commencé avec la charte des droits humains, en 1975, et a trouvé expression dans les documents publics du Parti libéral du Québec, du Parti québécois, du gouvernement du Québec, de l'Église catholique et, plus récemment, de la Société Saint-Jean Baptiste.

Une aberration en Amérique du Nord

Toujours à cause de mon histoire personnelle, je pense le Québec dans le contexte de ce qui se passe en Amérique du Nord et dans le monde entier. Je suis alors plus sensible que plusieurs de mes amis à la situation précaire d'une petite société francophone dans le grand continent nord-américain anglophone. Mais je crois que cette précarité constitue un atout pour le Québec: l'exigence de travailler à la défense de son identité culturelle imprime d'emblée à la collectivité québécoise un sens de la communauté porteur de solidarités permettant de faire face aux défis auxquels sont aujourd'hui confrontées les sociétés occidentales.

Le Québec est une véritable anomalie. Les libéraux (au sens philosophique) ne peuvent pas comprendre pourquoi cette petite nation, îlot francophone, s'attache tellement au passé et refuse d'appartenir au mainstream, risquant ainsi la marginalisation économique et culturelle. John Stuart Mill jugeait irrationnels les efforts des Écossais, des Gaulois, des Bretons et des Basques de protéger leur identité historique. Il les regardait comme des peuples motivés par le ressentiment et orientés par le passé.

Depuis quelques décennies, l'anglais est devenu la lingua franca du monde et est utilisé dans la politique internationale, dans les institutions financières, dans l'industrie et le commerce, dans la technologie et la science. Cette prédominance de l'anglais soulève des questions dans plusieurs pays et pose un défi particulier au Québec. Il y a une pression croissante pour que Montréal devienne officiellement bilingue. Un sentiment largement répandu, et pas seulement parmi les anglophones, veut que les Montréalais choisissent eux-mêmes la langue de la communication, que la liberté l'emporte, que le marché détermine la décision. Ce qu'on oublie ici, c'est l'inégalité massive, en Amérique du Nord, entre le poids culturel de l'anglais et celui du français. Sans la protection de la loi, la balance penche inévitablement vers le poids le plus lourd.

Je suis très sensible, comme immigrant, à la vulnérabilité de la langue. Plongés dans la nouvelle société et obligés de parler la nouvelle langue au travail, les immigrants qui utilisent leur langue maternelle à la maison découvrent après quelques années qu'ils ne la parlent plus correctement. À moins qu'ils ne fassent un grand effort, ils incorporent des mots de la langue nouvelle, ils utilisent de fausses constructions, et, quand il s'agit de leurs problèmes de travail, ils préfèrent même parler dans la langue nouvelle. Puisque je vis dans des conditions privilégiées, j'ai pu garder mon allemand intact.

Même si la situation du Québec est tout autre, je demeure convaincu que dans cette société, minoritaire en Amérique du Nord, la loi seule ne protégera pas la vitalité de la langue française: ce qui est aussi nécessaire, c'est la discipline personnelle des citoyens. Que le Québec reste dans la confédération ou qu'il devienne un État souverain, la situation restera la même: il lui faudra s'astreindre à la tâche exigeante de protéger l'originalité et la créativité du français. Si les anglophones veulent qualifier ce souci d'«ethnocentrique», qu'ils le fassent.

La solidarité comme obstacle au libre marché

Après la chute du communisme en Europe de l'Est et avec la mondialisation croissante du système du libre marché, le monde - selon bien des observateurs - est entré dans une nouvelle période. Quel est l'avenir des nations, en particulier des petites nations, dans le monde nouveau de la mondialisation? Toutes les formes de solidarité, séculières et religieuses, apparaissent ici comme des obstacles à la libre concurrence et à la production de la richesse. Les décisions concernant l'évolution économique dans ces pays sont prises de plus en plus par les institutions financières internationales et par les corporations transnationales, selon leurs propres critères, sans aucun souci du bien-être humain et social de ces nations. Peu importe que le chômage massif devienne chronique, que les jeunes n'aient plus d'avenir, que le système de santé se détériore, que les syndicats se trouvent attaqués, que l'inégalité sociale s'accroisse et que les enfants des pauvres ne puissent plus manger à leur faim.

Le Québec est-il une bouteille jetée à la mer? C'est là le sous-titre d'un livre de Jacques Parizeau, Le Québec et la mondialisation (VLB éditeur, 1998). Tout en favorisant le libre marché international, M. Parizeau insiste sur le fait que la mondialisation économique est présentement partielle et qu'elle doit le demeurer. Selon lui, pour garder un certain contrôle sur son économie, une petite nation comme le Québec a besoin de la loyauté de quelques grandes corporations dont le centre d'opération est au Québec. «On les a», écrit M. Parizeau, et il les nomme.

Mais l'auteur ne présente aucun argument lui permettant de penser que la mondialisation économique restera partielle. Qu'arrivera-t-il si les corporations fidèles se voient forcées par la compétition internationale à abandonner leur loyauté? Nous avons vu ce que l'invasion du capital étranger a produit au Mexique, ce que les spéculateurs ont fait dans les pays de l'Extrême-Orient et en Russie, et ce que le Fonds monétaire international, qui «sauve» ces pays, leur impose comme condition - la trahison de leur population. Le Canada lui-même est-il un pays dont l'économie peut être déstabilisée ou un pays dont l'économie peut être intégrée à celle des États-Unis, initiant ainsi sa propre disparition? Est-ce que le PQ ou le PLQ nous proposent de bonnes idées quant à l'avenir du Québec?

Il est irrationnel de se fier au système de marché autorégulateur - la nouvelle orthodoxie. L'oeuvre de Karl Polanyi, dans les années quarante, a bien montré qu'un système économique fonctionnant avec les lois du marché comme seuls critères est en contradiction avec le bien-être de la société et ne peut pas durer longtemps. Comment une société peut-elle survivre avec un chômage massif, une jeunesse sans avenir, des niveaux croissants d'inégalité, des torts faits à la terre, le déclin de la solidarité sociale et la fidélité à une seule valeur, la compétitivité universelle? Après un certain temps, la bulle crève, et nous tous en souffrirons..

Le nationalisme et le renouveau de la société civile

Une telle analyse m'amène à être plutôt pessimiste quant à l'avenir. Nous sommes confrontés à de graves problèmes pour lesquels personne n'a une réponse claire. Je peux encore me considérer comme socialiste, mais je n'ai pas de schéma directeur d'une société alternative. Mais l'histoire n'est pas déterminée par un ensemble de lois: elle reste heureusement toujours ouverte à l'inattendu. Comme chrétien, je veux réfléchir sur l'avenir avec espoir. Je me demande ainsi quelles sont les bonnes choses qui se passent en ces temps difficiles. Où sont les gens ayant l'imagination et l'énergie pour lutter contre le courant dominant? Je suis, quant à moi, impressionné par le mouvement communautaire au Québec, qui fait preuve de créativité sociale dans l'espace entre le marché et l'État.

Le mouvement communautaire, ce sont les efforts que les gens, en région, déploient pour découvrir leurs propres ressources, leurs talents et leurs habiletés, pour inventer des activités économiques et culturelles qui seront appuyées par la région, et pour se doter de l'autonomie requise dans le développement de leur région. Le mouvement communautaire, c'est la créativité sociale dans les quartiers urbains à bas revenu, qui s'exprime dans la multiplication de petits groupes et d'organisations qui poursuivent des buts économiques, culturels, éducatifs et politiques. Cette mouvance, c'est aussi le mouvement des femmes. C'est encore l'économie sociale, ces entreprises économiques à petite échelle, organisées démocratiquement et vouées à la solidarité sociale.

Le mouvement communautaire vient au secours de bien des gens à bas revenu, y compris les chômeurs, qui se voient marginalisés par la société et les législations du gouvernement. En participant à ce mouvement, ces citoyens et ces citoyennes échappent à la déprime, se font des amis, prennent conscience de leur propre créativité, améliorent leur situation économique et découvrent que leur vie a un sens et une orientation. Puisque ce mouvement produit une conscience différente de l'éthique capitaliste, il a une signification politique à long terme. Les gens qui participent à ce mouvement, en grande partie de façon gratuite, ne regardent pas leur travail comme une oeuvre de charité, privée de sens politique, mais plutôt comme une forme de militantisme appuyée par la vision d'une société alternative.

Le mouvement communautaire dans toutes ses expressions risque toujours d'être manipulé par le gouvernement. Ce dernier peut à l'occasion lui offrir un appui financier dans l'espoir qu'il garde les chômeurs tranquilles, aide à surmonter les remous sociaux et offre des services aux gens à meilleur marché que la bureaucratie de l'aide sociale. Le gouvernement peut même penser que le mouvement communautaire constitue un bon endroit pour introduire le «workfare». De leur côté, les gens dans le mouvement peuvent se défendre contre une telle manipulation: ils sont prêts à accepter l'appui financier de la part d'un donateur puissant s'ils peuvent garder leur autonomie et planifier leurs activités communes de façon démocratique.

Ce mouvement communautaire engage des milliers et des milliers de personnes au Québec. Est-il porteur d'un message significatif pour le développement futur? On peut dire que ce mouvement remplace l'idée purement politique de la citoyenneté par une compréhension plutôt sociale de cette dernière. Être citoyen veut dire ici se sentir engagé et coresponsable de l'environnement social. Le nationalisme a souvent été une force pour revitaliser la société civile. L'affirmation nationale passionnée en Écosse, en Catalogne et au Pays Basque a créé une solidarité spéciale qui a promu un développement économique et social d'une grande vitalité. Le Québec, lui aussi, a un important héritage culturel de solidarité et d'action coopérative.

Le nationalisme québécois dépasse de loin l'identification à un parti politique et se manifeste plutôt comme une force culturelle ayant un effet sur une grande partie de la population. Le mouvement communautaire - le renouveau social par la base et l'animation de l'espace entre le marché et l'État - a une plus grande chance de transformer la société de façon significative au Québec qu'en d'autres sociétés, où être citoyen n'exige pas un effort spécial d'affirmation collective. Nourri par le combat pour le maintien de l'identité culturelle francophone en Amérique du Nord, ce mouvement constitue ainsi pour le Québec un rempart pour contrer la réduction de notre société en un simple espace de marché.

Qui est Gregory Baum?

Immigrant d'origine allemande, Gregory Baum habite le Canada depuis plus d'un demi-siècle. Après une formation en théologie à l'Université de Fribourg et en sociologie à la New School for Social Research, à New York, il a enseigné à l'Université de Toronto pendant 30 ans. Professeur de sciences religieuses à l'université McGill depuis 1986, il est membre du comité de rédaction de la revue québécoise Relations. M. Baum a publié de nombreux articles dans diverses publications à travers le monde, tant dans le domaine de la théologie que des sciences sociales. Il compte également de nombreux livres à son actif, dont les plus récents, Karl Polanyi on Ethics and Economics (McGill-Queen's University Press) et Le Nationalisme: perspectives éthiques et religieuses (Bellarmin). Gregory Baum est actuellement professeur émérite à la faculté de sciences religieuses de l'université McGill.