Let us assume the Quebec identity in its complexity

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Ni nation québécoise, ni nation canadienne Assumons l'identité québécoise dans sa complexité Il faut prendre acte sur le plan politique de cette ambivalence au lieu d'essayer d'en sortir

Jocelyn Létourneau Professeur d'histoire de l'Université Laval

Le samedi 7 août 1999

L'idée de nation québécoise a fait du chemin dans l'espace public depuis quelque temps. Aux dires de plusieurs, elle s'impose comme solution conceptuelle et politique aux blocages qui minent la société québécoise du double point de vue de ses représentations globales et de son devenir collectif. L'horizon étant bouché, il faut changer de paradigme.

Il y a là, assurément, diagnostic rapide et convaincu.

On pourrait réfléchir à la question de l'avenir du Québec sous un angle différent. En commençant par nuancer cette vision tragique du pays qui fait office de postulat pour bien des petits et grands penseurs décidément mélancoliques.

Dédramatiser

Si l'on rapproche le Québec d'autres sociétés comparables, on constate qu'il est marqué par des problèmes semblables: vieillissement de la population, hausse de la demande d'emploi, endettement des ménages et des administrations publiques, précarisation du travail, effets pervers causés par la révolution technologique permanente et la mondialisation du capital, tendance à la «corporatisation» du tissu social, etc.

Or, aucun État, aucune société n'a pour l'instant trouvé de solution globale à ces casse-tête. On peut bien prétendre, au Québec, disposer d'un modèle qui, s'il était possible de le mettre en uvre dans toute son extension et au delà de la tutelle d'Ottawa, favoriserait la résolution de ces problèmes. Au fond, personne n'est dupe d'un tel mantra. Faut-il pour autant envisager la situation comme étant désespérée? Non. Il suffirait, de la part des uns et des autres, d'un peu plus de bonne volonté et de raison accommodante et d'un peu moins de dogmatisme et de chauvinisme pour améliorer sensiblement les choses. Les grands recommencements ne sont pas toujours nécessaires pour faire advenir ce qui paraît juste et bon. Le progressisme consiste parfois à empêcher que les mondes ne se défassent trop.

Si l'on observe par ailleurs la société québécoise dans l'étendue de sa vitalité quotidienne, elle ne souffre d'aucun mal de réciprocité entre ses membres. Les cultures qui, au sein du territoire québécois, se tolèrent, se respectent et se croisent dans des échanges fructueux sans jamais cesser de se réactualiser dans leur identité, leurs héritages et leurs idéaux font du Québec un lieu enviable où vivre et s'accomplir. Cette dynamique interculturelle n'empêche d'ailleurs nullement la structuration tranquille, au Québec, d'un espace public commun qui est déjà très largement francophone.

Évidemment, personne ne niera que, entre ces cultures se rencontrant et négociant leur aspiration à être, il existe des tensions, des rapports de force, des ambassades plus ou moins habiles visant à l'établissement de modus vivendi dont certains seront endossés par l'État. On aurait tort de voir dans ces éclats la manifestation d'une impasse quelconque. La tension n'est pas une propriété périlleuse de l'expression démocratique. Elle est l'alpha et l'omega de cette démarche infinie d'accommodements réciproques, dont l'équilibre est toujours à refaire, et qui marque la nature des rapports que se vouent des groupes vivant en situation d'interdépendance contrainte.

À l'heure actuelle, on a d'ailleurs l'impression que cette tension, loin d'être destructrice d'interaction, aliénatrice d'identité ou annonciatrice de dérapages, est plutôt créatrice de compromis acceptables pour tous les individus et groupements culturels formant ensemble, dans leur asymétrie démographique, la société québécoise.

Dans mon esprit, ce compromis n'exprime pas l'atteinte d'un consensus entre les parties ni ne traduit l'oblitération de la tension existante. Il rend compte davantage d'un état de cette tension qui, pour la majorité des Québécois, paraît viable. Cette tension est par définition instable. Pour cette raison, elle préoccupe bien des penseurs qui souffrent mal l'incertitude qu'elle contient. Se défaire de cette tension, quitter l'ordre des équilibres oscillants qu'elle comporte pour parvenir à un lieu d'intégration symbolique et politique qui éclaircirait les situations, telle est la solution contenue, à l'état de projet et d'espoir, dans l'idée de nation québécoise.

Or, il se pourrait bien que sortir de l'univers de tension qui constitue le lieu d'être (et de réciprocité vertueuse aussi) des Québécois soit une option qui, malgré ce qu'elle annonce, ouvre au pire plutôt qu'au meilleur.

Maintenir une tension créatrice

À plus d'un titre, l'idée de «nation québécoise», à l'instar de celle de «nation canadienne», pose en effet les conditions d'une dissolution de la tension dans laquelle la formation sociale du Québec, comme celle du Canada, s'est construite dans le temps. Dissolution, ici, ne signifie pas destruction des parties formant un tout. Entendons plutôt désactivation, réduction, voire banalisation et, ultimement, indifférence envers ces parties au profit de l'hypertrophisation du tout: la nation, qui en arrive à ne plus avoir de consistance tellement elle a été mise à distance de l'histoire et de la réalité sociologique qui l'a fait et l'anime toujours.

Parler de nation québécoise et envisager le Québec comme un lieu politique entier, siège d'une communauté inclusive de tous ses membres et avivée par une identité collective englobante de toutes les autres - ce qui est bien la définition de l'État souverain -, c'est chercher à refonder une société dans le détachement immodéré de ce que fut son passé et de ce qu'est son présent.

Or, le défi qui s'offre à ceux qui entendent reformuler la représentation globale du Québec n'est pas de parvenir à une vision univoque de la nation, hier, aujourd'hui et demain. L'historicité québécoise est fondée sur une tension irréductible entre les composantes de la société québécoise au même titre que la condition identitaire des Franco-Québécois repose sur l'ambivalence d'être du groupement. Vouloir sortir de cette tension ou de ces ambivalences, donc chercher à résoudre l'«équation identitaire» du Québec en éliminant l'une de ses variables pour simplifier le problème et aboutir à une solution définitive, c'est se méprendre sur ce qu'est la condition québécoise, c'est s'éloigner de ce que veulent les Québécois.

Dans la reconnaissance de cet identitaire plein de tension et ambivalent des Québécois réside d'ailleurs la fortune de tout politicien qui entend obtenir l'appui de la population. Dès lors qu'un leader se propose de faire sortir les Québécois - les francophones en particulier - de l'espace de tension accepté entre les six pôles dialectiques de leur identité collective (le désir de refondation et la volonté de porter un héritage, le refus d'être assimilé et la crainte de se voir excentrer, le foyer québécois et une certaine vision du Canada enchevêtrée dans l'idée de canadianité), il se heurte à beaucoup de réserve.

Pierre Trudeau, qui entendait accélérer l'émancipation des siens en les faisant se dépasser dans un élan de canadianisation défini sous l'angle de l'idéal civique et multiculturel, a ainsi échoué dans sa mobilisation. Il en fut de même pour les indépendantistes qui offraient à leurs compatriotes d'échapper à leur condition ambivalente en les faisant se projeter dans un avenir où l'Autre serait ou bien complètement en dehors du Soi (le Québec séparé du Canada), ou bien entièrement absorbé dans le Soi (le Québec comme un Autre). Dans les deux cas, une majorité de Québécois, les francophones en tête, préférèrent s'en tenir à une position mitoyenne, sorte de «posture politique optimale» leur permettant de conserver une tension bienheureuse entre les interfaces de leur identité.

On comprend de ce point de vue la fortune relative, auprès des francophones tout au moins, de l'idée de souveraineté-partenariat - dont la frontière avec celle de fédéralisme asymétrique, formule à laquelle se rallieraient bien des Québécois non-francophones si cette option leur était lucidement présentée, est loin d'être tranchée. Dans l'optique d'une forme politique reconduisant les tensions et ambivalences constitutives de la formation sociale du Québec, la souveraineté-partenariat apparaît comme une façon de reconfirmer la majorité dans son lieu d'être pérenne, celui de la jonction entre ses contraires complémentaires et cumulatifs. C'est cette situation «flottante» que les tenants de l'idée de nation québécoise cherchent à dépasser à tout prix.

Il y a là méprise. Le défi, en effet, n'est pas d'outrepasser ou de nier la condition identitaire des Québécois. Il s'agit plutôt de l'assumer et de l'apprécier dans ce qu'elle est, notamment dans ses ambivalences dialectiques, en sachant découvrir le potentiel d'accomplissement que recèle cette particularité d'être et de s'affirmer.

La canadianité de l'ambivalence québécoise

Il n'est pas facile de comprendre l'ambivalence des Québécois, celle des francophones en particulier. Il est encore plus ardu d'envisager cette ambivalence comme lieu d'être et moyen d'épanouissement possible pour le groupement. Pourtant, c'est en pénétrant l'impensable signification de cette ambivalence que l'on se met dans une posture féconde pour saisir la condition identitaire complexe et non malheureuse des Québécois.

On n'épuisera pas ici le sujet. On se contentera de discuter brièvement d'une seule composante de l'identitaire québécois (que les tenants de la thèse de la nation québécoise ont d'ailleurs tendance à négliger), celle de la canadianité.

Nous assumons d'emblée que la canadianité est une caractéristique constitutive de l'identitaire et de l'imaginaire francophone, une propriété encore active de l'«être collectif québécois» vivant et se représentant. Il importe toutefois de préciser en quoi consiste au juste cette idée de canadianité.

On évitera ainsi de la réduire à un sentiment d'allégeance ou d'appartenance à la nation du Canada. On renoncera de même à la définir comme ce précipité identitaire découlant du processus de formation de l'État du Canada ou de l'entreprise de canadianisation du pays. En fait, la canadianité fait moins référence à la réalité institutionnelle du Canada ou à la figure emblématique actuelle du Canadien qu'à l'une des dimensions centrales de l'expérience historique canadienne. Une dimension, il faut l'admettre, qui s'étiole toutefois à mesure que se rétrécit la mémoire du pays et qu'abdiquent ses leaders devant le défi de s'élever au rang de visionnaires.

Pour faire vite, on dira de la canadianité qu'elle est cette propension à reconnaître et à assumer que le conflit, les tensions et les dissensions sont au cur des rapports d'interdépendance entre groupements, que, du choc entre ces dynamismes contradictoires, naissent des ouvertures, des possibilités et des espoirs pour l'avenir et que, en conséquence, l'activité politique ne doit pas épuiser sa vitalité dans le banal aménagement de ce qui est seulement supportable par défaut d'imagination, mais doit tendre, en tout temps, à la négociation de dénouements réputés impossibles.

Ainsi définie, la canadianité renvoie au potentiel de régénération du pays par usage, emprunt ou exploitation des dispositions et des inclinations à la conciliation des contraires contenues dans le processus de sa formation historique. La canadianité est en quelque sorte ce capital de bonté, d'accueil et de médiation accumulé dans l'histoire du pays par ses acteurs. Sous ce rapport, la canadianité apparaît comme l'utopie réalisable du Canada dont est également le Québec. Elle est l'expression de la raison sensible des Canadiens dont sont aussi les Québécois et les autochtones. La canadianité reste, pour les Québécois, une valeur positive qu'ils ont contribué à construire et dont les fruits pourraient être exploités pour bâtir l'avenir. On comprend qu'ils ne veulent pas s'aliéner un tel patrimoine.

Bien sûr, personne ne prétendra que l'histoire de l'expérience canadienne se ramène à une grande victoire du «principe accommodant» ou de l'«élan transcendant» contre les pouvoirs ou l'inconscience. Au contraire, les inepties, les erreurs et les irresponsabilités individuelles ou collectives dans la gestion des contingences du politique sont une constante du passé du Canada.

Il appert toutefois que, si l'expérience canadienne s'est révélée le théâtre de rapports de force résolus ou tranchés de manière souvent malheureuse ou maladroite (qualifions ces gaucheries de blessures), elle n'a, en même temps, jamais cessé d'être un terrain de dialogue entre acteurs et groupements cherchant, depuis leur position respective, à s'affirmer sans démentir leur quête (parlons ici de possibilités).

Ainsi, c'est dans l'espace politique créé par la tension perpétuelle entre le désir, par la majorité anglophone, de marginaliser le fait français en Amérique (blessure) et la nécessité et l'opportunité de dialoguer avec les francophones pour aménager leur soif de perdurer et leur volonté de s'affirmer (possibilité), que ces derniers, depuis le(ur) foyer québécois, se sont élevés comme communauté politique majeure au Canada. Cette tension est celle qui a également marqué le rapport des autochtones aux non-autochtones, au départ tout au moins et depuis quelque temps aussi.

Le devoir de persévérer

Penser l'avenir du Québec sans prendre en compte la centralité du fait canadien dans l'identité québécoise, c'est comme penser l'avenir du Canada en négligeant la centralité du fait français dans l'identité canadienne. Dans les deux cas, c'est contribuer à l'oubli d'une mémoire et d'une histoire du pays plutôt qu'à leur revivification. C'est de même se contenter d'envisager l'expérience historique canadienne sous l'angle indépassable et unique des blessures (perspective francophone) ou du «bouton à la face du pays» (perspective anglophone), plutôt que sous l'angle des possibilités, des réciprocités et des partenariats. Au fond, c'est refuser d'admettre que l'expérience historique canadienne ne se donne à voir et à comprendre que par l'entremise des notions dialectiques d'«équilibre instable», de «proximité distante», de «maillages dissonants», d'«interdépendance orageuse», etc.

Ce refus est symptomatique de ce qui caractérise, au delà de leur discorde apparente, les théoriciens et partisans de la nation québécoise et ceux de la nation canadienne: une incapacité d'assumer la complexité et l'entremêlement salutaires des situations empiriques, une démission devant le défi cardinal du politique de transformer les problèmes en projets.

Reste, comme horizon libérateur, l'obligation de penser l'impensable et celle de venir à bout de l'impossible.

Qui est Jocelyn Létourneau

Jocelyn Létourneau est professeur titulaire au département d'histoire de l'Université Laval et directeur du CELAT (Centre d'étude sur les langages, les arts et les traditions). Diplômé des universités Laval et de Toronto, il a également été fellow au Zentrum für interdisziplinare Forschung de l'université Bielefeld, en Allemagne, et à la School of Social Science de l'Institute for Advanced Study, à l'université Princeton. Ses travaux portent sur la construction des identitaires collectifs, les discours de l'histoire, la sémantique de l'action, l'économie politique du postkeynésianisme, la formation de la conscience historique et l'identité narrative chez les jeunes enfants. Jocelyn Létourneau a publié de nombreux ouvrages, dont Les Années sans guide. Le Canada à l'ère de l'économie migrante (1996), Le Lieu identitaire de la jeunesse d'aujourd'hui (1997) et son plus récent, en collaboration avec B. Jewsiewicki, Les Jeunes à l'ère de la mondialisation. Quête identitaire et conscience historique.