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From Independence of Québec
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La modernité pluraliste du Québec De la nation à la citoyenneté Un avenir construit sur le respect des droits, la reconnaissance de la contribution de tous à l'histoire et la participation aux institutions politiques


Jane Jenson Professeur titulaire de Science polique Université de Montréal

Le samedi 31 juillet 1999

Les sociétés modernes sont pluralistes. Les meilleures d'entre elles reconnaissent et accueillent des personnes aux valeurs, aux identités et aux expériences les plus diverses. Tandis que dans de nombreux pays l'apprentissage du pluralisme en est à ses balbutiements, nous, Québécois, avons depuis toujours vécu dans une société de ce type, fait qui nous donne une longueur d'avance. Il en résulte certes parfois des désaccords, mais nous partageons également certains principes qui, avec une bonne promotion, pourraient servir de modèle pour les autres sociétés. Faire la preuve que les citoyens d'une société pluraliste comme la nôtre peuvent bien vivre ensemble peut d'ailleurs se révéler un apport plus important au monde que les chansons de Céline Dion ou l'avion régional de Bombardier.

Tous les Québécois connaissent deux dimensions essentielles du pluralisme moderne. Notre société a depuis toujours été pluriethnique et multinationale, et nous avons toujours vécu dans nos espaces politiques à la fois comme minorités et comme majorités.

Avant le XVIe siècle, plusieurs peuples vivaient dans ce qui est devenu le Québec. Avec l'arrivée de Jacques Cartier et de ses compagnons, ces autochtones ont dû apprendre à vivre avec les Européens, à partager un espace tout en luttant pour sauvegarder leurs propres communautés. En retour, les Européens présents dans les Amériques, dont ceux qui vivaient en Nouvelle-France, constituaient une minorité suffisamment puissante pour se comporter en majorité. Ces Européens ont ignoré politiquement et culturellement les indigènes.

La donne se modifia plus tard. Malgré leur importance numérique après 1759, les Canadiens français non seulement virent diminuer sensiblement leur pouvoir dans leur propre patrie le long du Saint-Laurent mais encore ils devenaient une minorité au Canada et en Amérique du Nord.

Une force: nous sommes à la fois minoritaires et majoritaires

Nous, Québécois, sommes les héritiers de ces rencontres, de ces transferts de pouvoir entre peuples tout autant que des institutions politiques, culturelles et socioéconomiques forgées sur ces assises. Les francophones sont minoritaires au Canada et en Amérique du Nord tout en formant une majorité ici même. Les Anglo-Québécois peuvent bien se réclamer d'une majorité canadienne, ils sont minoritaires au Québec. Quant à ceux dont l'origine ethnique est autre que française ou britannique, ils savent ce que c'est que d'être une minorité culturelle tout en s'intégrant à la majorité ou à la minorité linguistique... ou aux deux.

Pourquoi insister sur des faits aussi ordinaires de la vie québécoise et canadienne? D'abord pour rappeler que le pluralisme imprègne la vie quotidienne. Nos identités sont fluides et changeantes non pas en raison d'une «condition postmoderne» mais du fait que depuis des siècles notre société s'est structurée en fonction du pluralisme des peuples et des communautés qui se partagent le territoire. Nous avons coutume de naviguer d'une identité à l'autre, ce qui en pratique équivaut à passer d'une condition à l'autre, de minoritaire à majoritaire ou l'inverse. On le fait inconsciemment mais aussi délibérément dans une foule de gestes: le choix de la langue dans laquelle nous parlerons à un commis chez Eaton; le choix du lieu de notre domicile ou de notre travail; le film que nous verrons samedi soir.

Si je mentionne des faits aussi évidents, c'est aussi pour une deuxième raison. À l'exception du statut minoritaire des francophones du Québec au sein du Canada, aucune de ces identités plurielles ne disparaîtrait dans un Québec indépendant. Que ce soit dans le cadre canadien ou en dehors de celui-ci, les Québécois vivront toujours à la frontière mouvante entre deux statuts, celui de majoritaire et celui de minoritaire.

Quel que soit le résultat d'un éventuel référendum, le Québec doit miser sur ses points forts, à savoir la reconnaissance de cette fluidité, sa mise en valeur et sa mise en pratique.

Une exigence: éviter de créer des immigrés de l'intérieur

Comment y arriver? Je constate qu'une société multinationale et pluriethnique comme le Québec peut se perpétuer et bien vivre pour autant que son régime de citoyenneté garantit qu'aucun de ses membres n'est, et ne se sent comme, un immigré de l'intérieur. Il faut que chacun soit chez lui et se sente protégé.

La notion de citoyenneté dont il est ici question va bien au-delà de la nationalité affichée sur le passeport. La citoyenneté est faite de trois composantes: les droits, l'appartenance et la participation. L'assemblage des trois constitue divers régimes de citoyenneté, qui varient suivant les époques et les lieux.

La citoyenneté peut conduire à la définition d'une identité politique commune tout en recouvrant plusieurs identités nationales. La citoyenneté peut se développer dans un cadre multinational et englober plusieurs peuples. Un régime peut se révéler plus ou moins libéral au sens classique du terme. La démocratie et la liberté exigent la reconnaissance et la protection des individus et de leurs droits civils et politiques, mais un régime de citoyenneté peut également permettre la promotion de l'égalité et de la fraternité - que de nos jours on appelle plutôt solidarité - de telle sorte que soit reconnu le fait que tout peuple se définit autrement que par la somme des individus qui le composent.

Étant donné cette complexité, il est utile d'analyser séparément les trois composantes d'un régime de citoyenneté, même si elles sont forcément étroitement reliées entre elles.

Un acquis: le principe de la protection des communautés

En vivant dans le régime de citoyenneté canadien, les Québécois se sont sentis frustrés, et ils le sont de plus en plus à cause de l'insistance que mettent leurs concitoyens canadiens à définir le pays essentiellement comme une société composée de citoyens égaux. L'égalité entre individus a pris tellement de force dans ce régime qu'il sert même de modèle aux relations idéales entre gouvernements. On représente le Canada comme le regroupement de dix provinces égales entre elles.

L'une des conséquences de l'héritage libéral de Pierre Trudeau est l'incapacité de tant de Canadiens à comprendre l'idée selon laquelle le Québec est une «société distincte». Comme ils se voient eux-mêmes avant tout comme des individus porteurs de droits individuels, ils ne perçoivent plus les communautés. C'est ainsi que le concept de dualité canadienne, celui des deux peuples fondateurs, est miné non par l'apparition d'identités pluralistes et «fragmentées» mais par cet individualisme libéral qui rend invisibles les sociétés.

La situation est différente au Québec. Les Québécois comprennent fort bien qu'il ne suffit pas de protéger les droits individuels. Les communautés minoritaires ont aussi besoin de protection.

Le Québec est une société libérale qui assure la protection des droits et libertés de l'individu. La Commission des droits de la personne n'a éprouvé aucune difficulté à conclure que les jeunes filles musulmanes désireuses de porter le foulard à l'école étaient en droit de le faire. La facilité avec laquelle une solution a été trouvée à cette controverse contraste avec le débat ardu qui a eu cours dans la patrie de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et ne constitue qu'un exemple du traitement accordé aux droits de l'individu au Québec.

Dans le même temps, une autre manière de penser les droits repose sur le principe de protection de la communauté, parfaitement illustré au Québec par les lois linguistiques. La langue française, minoritaire en Amérique du Nord, a besoin, pour ne pas se noyer dans la mer anglophone majoritaire, de fortes garanties institutionnelles qui lui ont été accordées.

Si cette manière d'aborder la protection des communautés est largement acceptée par la population, la reconnaissance du besoin de protection ne peut pas n'être valable que pour la majorité francophone. L'adhésion largement répandue au Québec à cette variante du libéralisme qui tient compte des droits collectifs doit aussi avoir pour conséquence de reconnaître et de protéger les communautés minoritaires et leurs institutions.

Cette idée qu'il faut protéger les institutions scolaires, culturelles et politiques de peuples, tels les autochtones, et de communautés, tels les Anglo-Québécois, fait partie de ce qui fait du Québec une société distincte en Amérique du Nord.

La santé du régime de citoyenneté québécois et notre capacité de vivre ensemble à l'avenir tiennent dans notre volonté collective de maintenir et de mettre en valeur les institutions (tant les hôpitaux, les écoles, les universités que les médias) des communautés minoritaires. Les Québécois et leur gouvernement doivent soutenir généreusement cette vision. Ni l'asphyxie par les compressions budgétaires, ni les querelles mesquines, ni la négligence gouvernementale ne peuvent être tolérées. Eux-mêmes minoritaires, les Québécois francophones sont à même de comprendre la nécessité de reconnaître et d'allouer des fonds aux institutions légitimes des autres minorités.

Un défi: reconnaître la place de tous dans l'histoire

Deuxième composante de la citoyenneté: le sentiment d'appartenance. Cette dimension a trait à l'identité. Tant de choses seront dites dans cette série sur ce sujet que je me contenterai d'insister sur un seul aspect d'une telle identité, soit l'imaginaire d'une histoire partagée.

Dans les sociétés soi-disant homogènes, il est facile d'évoquer le passé. Chacun semble avoir connu la même histoire. Dans les sociétés profondément divisées, il est aisé de se référer au passé, à cette histoire tissée de conflits communautaires et de vexations qui nourrissent les haines courantes. Nous, Québécois, sommes mis au défi d'une tâche plus difficile. Comme, selon les circonstances, nous nous trouvons tantôt dans une majorité, tantôt dans une minorité, nous savons apprécier le fait que notre histoire ne peut jamais être simpliste.

Les récits historiques doivent doser les événements conflictuels et les faits de coopération, souligner les victoires communes tout en prenant en compte des buts divergents. Dans une société pluraliste, il s'agit d'imaginer une histoire partagée qui accorde à chacun sa place et qui souligne l'apport de tous au bien-être de la société.

Il y a là aussi un vrai chantier. On ne peut plus suivre la voie facile de biffer l'autre dans les manuels scolaires. Le temps est venu d'inclure dans le discours public la contribution de minorités linguistiques et autres à la création d'un Québec moderne.

La modernisation du Québec, personne ne peut le nier, a été la réalisation de Québécois francophones, bien que son histoire plus ancienne et son passé récent ne se sont pas déroulés dans l'isolement, comme l'a trop brièvement rappelé le premier ministre Lucien Bouchard dans son discours au théâtre Centaur en 1996. Il faut davantage d'éléments de ce genre. Un sentiment d'appartenance ne peut que reposer sur la reconnaissance commune de la contribution d'une communauté à l'histoire de sa propre société.

Un devoir: participer à la vie publique

Troisième dimension d'un régime de citoyenneté: la participation. Elle est l'expression concrète des valeurs démocratiques de la citoyenneté moderne. Elle est indicateur de l'incitation des uns et de la volonté des autres de prendre leur place comme citoyens et citoyennes à part entière.

Le Québec est une société démocratique pour autant que s'y expriment un éventail de voix. D'une part, cela requiert l'acceptation des minorités dans les institutions publiques. D'autre part, cela exige de tous les citoyens qu'ils acceptent la légitimité de ces institutions. Une lecture idoine de l'histoire et la reconnaissance du volet appartenance de la citoyenneté constituent des atouts en ce sens.

Ainsi, malgré leurs différences linguistiques et religieuses qui ont parfois donné lieu à des incidents violents au XIXe siècle, les Québécois francophones et anglophones, catholiques et protestants, ont construit ensemble et nous ont légué des institutions démocratiques et un système judiciaire solide. La démocratie québécoise, son Parlement, ses partis, ses lois électorales constituent les résultats de tels efforts.

Ces institutions et l'attachement à leurs traditions permettent de sortir avec succès de débats publics difficiles. Les taux de participation élevés et le déroulement tranquille des élections et des référendums attestent de la réussite de cette coopération antérieure, malgré les clivages communautaires. Dans d'autres pays, cela a attisé la violence sectaire.

Une telle participation doit se poursuivre pour assurer notre avenir. Les minorités doivent agir comme responsables de leur propre vie, elles doivent affirmer leur présence. Les majorités doivent les accueillir.

L'abdication devant ses responsabilités ne saurait être une option. Nul protecteur extérieur ne peut décider à notre place - qu'il s'agisse de «cousins» dans la communauté internationale ou du «grand frère» au Canada. La joute se joue ici, elle est démocratique et il nous revient d'y participer pleinement. La participation active et la résolution démocratique des conflits font partie de la panoplie de nos droits de citoyens; elles sont notre seule garantie pour l'avenir.

Qui est Jane Jenson?

Jane Jenson est professeure titulaire au département de science politique de l'Université de Montréal et directrice du Réseau de la famille des Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques (RCRPP). Après avoir obtenu son baccalauréat à l'université McGill, elle a complété un doctorat à l'université de Rochester, aux États-Unis. Originaire de Montréal, elle y est revenue en 1993, après plus de 20 ans d'enseignement à l'université Carleton, à Ottawa. Rédactrice en chef de Lien social et politiques et présidente de la Société québécoise de science politique, elle est également membre du Centre inter-universitaire sur les transformations et les régulations économiques (CRITERES) et membre de la Société royale du Canada. Elle a été professeure invitée à l'université Harvard, à l'Institut de l'Université européenne, à Florence, à l'université de Augsburg et à l'Institut John-F. de la Freien Universität de Berlin. Ses recherches portent sur une gamme étendue de sujets, dont la politique canadienne, les mouvements sociaux, la citoyenneté, la situation des femmes et la politique familiale en Europe et au Canada. Ses plus récentes publications comprennent notamment Mitterrand et les Françaises. Un rendez-vous manqué, en collaboration avec Mariette Sineau, qui a obtenu le prix Séverine, décerné par l'Association des femmes journalistes au Salon du livre de Paris, en 1996.