Bouchard-Taylor Commission - The linguistic analysis is misleading
Unofficial translation of Commission Bouchard-Taylor - L'analyse linguistique est trompeuse by Charles Castonguay in Le Devoir, December 4, 2007 --- Charles Castonguay, Professeur de mathématiques à la retraite, Université d'Ottawa
The uncertain integration of immigrants to the francophone majority is evaded
One sometimes too quickly point the finger at those who are concerned with francization of immigrants. Messrs Gérard Bouchard and Charles Taylor chose to widen the path: in the consultation document that they proposed us, they mention the persistent feeling of brittleness which feel a founding people, anxious for the conservation of their heritage, and which continues to nourish a certain concern for their future. They ask themselves -- and ask us -- to what extent this fear for the collective cohesion of the Quebec society and the cultural and linguistic survival of the French-speaking majority is founded.
The commissaries were right to raise this question. If the linguistic assimilation of the allophones followed the demographic weight of French and English in Quebec, the future of its French-speaking majority would be assured. For each allophone who would make of English his/her new language of use at home, nine would choose French. And the majority would welcome immigration with confidence and eagerness.
However, the power of attraction of French is not there. It is perhaps the principal reason of the unrest at the origin of this commission. Alas! as soon as the question is asked, the commissaries dodge the problem which raised by the uncertain integration of the immigrants to the French-speaking majority. They present, on the contrary, a portrait of francization which to me appears as jovialist as other assessments drawned up since 1995.
Inquiétude fondée?
Leur document de consultation ne renferme aucune donnée qui témoigne du bien-fondé de l'inquiétude actuelle devant l'intégration insuffisante des nouveaux immigrants à la majorité francophone. Ce problème est traité comme s'il n'existait que dans l'imaginaire collectif de la majorité, qu'il suffirait de soigner. Ils ne consacrent qu'un seul paragraphe à l'analyse de la francisation, où ils se limitent à avancer des statistiques rassurantes sur la connaissance du français. Les commissaires insistent ensuite «sur le fait que d'importants indices de francisation sont en hausse et que la francophonie québécoise fait preuve d'une grande vitalité».
Comme analyse d'une question aussi fondamentale, c'est bien mince, sinon trompeur. Quels sont ces importants indices en hausse? Aucune étude de l'Office ni du Conseil de la langue française ne révèle de récente progression du français comme langue de travail. Le recensement de 2001 nous a plutôt appris que, parmi les nouveaux arrivants, les allophones qui travaillent en anglais au Québec sont aussi nombreux que ceux qui y travaillent en français. Et que dans l'île de Montréal, pareille égalité entre l'anglais et le français vaut pour l'ensemble de la population active allophone.
Aucune étude ne montre non plus de hausse significative de la part du français dans le choix d'une nouvelle langue d'usage au foyer parmi les cohortes d'allophones arrivées au Québec depuis 1976. En fait, la sélection depuis 1978 d'une partie des immigrants en fonction d'une connaissance préalable du français s'avère le principal facteur ayant joué à l'avantage du français. Car au moins la moitié de l'assimilation linguistique observée parmi les nouveaux allophones s'est accomplie avant leur arrivée au Québec.
Si l'on fait entrer en ligne de compte ce facteur avec d'autres, on est conduit à conclure qu'en ce qui concerne les cas d'adoption d'une langue d'usage nouvelle à la maison qui ont eu lieu sur le territoire québécois, il y a eu beaucoup plus de cas d'anglicisation que de francisation depuis 1971. Au bas mot, 75 000 cas d'anglicisation au Québec entre 1971 et 2001, contre 30 000 cas de francisation.
Rien de rassurant
Les principaux déterminants de l'avenir du français au Québec, soit les comportements linguistiques au travail et au foyer, ne sont donc guère rassurants. Par comparaison, les statistiques de recensement sur la connaissance des langues auxquelles se réfèrent les commissaires fournissent une indication moins fiable de l'avenir linguistique. Connaître le français ne veut pas dire que l'on s'en sert comme langue principale.
On sait fort bien d'ailleurs que la plupart de nos concitoyens anglophones et allophones connaissent maintenant le français. La loi 101 assure une bonne maîtrise du français aux immigrants qui arrivent au Québec à l'âge scolaire ou préscolaire. Bon nombre d'immigrants adultes maîtrisent aussi le français dès leur arrivée. Le Québec les a justement sélectionnés pour cette raison.
Cependant, l'apprentissage du français parmi ceux qui ignorent cette langue à leur arrivée pose encore problème. Selon une récente étude de Statistique Canada, quatre ans après leur arrivée, les deux tiers d'entre eux ne connaissent toujours pas bien le français. Les recensements nous offrent une information équivalente. La moitié des immigrants adultes qui arrivent à Montréal sans connaître le français ne l'apprennent jamais assez bien pour soutenir une conversation. C'est inacceptable, mais le document des commissaires n'en dit rien.
Leur document accuse d'autres faiblesses semblables. Dans son chapitre sur le profil démographique du Québec, il affirme que les Québécois d'origine ethnique autre que française ou britannique représentaient plus de 22 % de la population en 1991. Or le pourcentage à ce recensement était de 15 %. Le document ajoute que la proportion actuelle serait de 25 %. C'est du délire. À ce compte, il y a belle lurette que la majorité de la population de l'île de Montréal serait d'origine autre que française ou britannique.
Comparaison faiblarde
Cette inflation de la population d'origine autre est aussitôt accompagnée de propos rassurants sur la stabilité de la proportion de Québécois de langue maternelle française. Pour le démontrer, le document compare le poids de la population francophone au recensement de 1986 à celui de 2001. Statistique Canada a pourtant averti que les changements majeurs apportés au questionnaire en 1991 rendent fort complexe la tâche de comparer les données de 1991 sur la langue maternelle à celles de 1986. Autrement dit, mieux vaut ne comparer que les données de 1991 et 2001, recueillies à l'aide d'un questionnaire à peu près inchangé. On constate alors que le poids des francophones au Québec a chuté de près d'un point de pourcentage au cours de ces dix dernières années.
L'analyse de la situation linguistique que nous présentent les commissaires laisse ainsi nettement à désirer. Leur façon de traiter la question paraît viser avant tout à passer le message qu'il n'y a pas lieu pour la majorité francophone de s'inquiéter, quelle que soit la rapidité de croissance de la population d'origine autre. Les commissaires semblent avoir leur idée faite là-dessus. Ce serait dommage. Car sans un constat objectif et adéquat de la situation linguistique qui prévaut actuellement au Québec, la commission risque fort de rater son but.
C'est la faiblesse du document de consultation en cette matière qui m'a poussé dès le début des audiences publiques à suggérer aux commissaires de divulguer, au fur et à mesure qu'ils les reçoivent, les études qu'ils ont commandées à des experts pour nourrir leur réflexion, notamment celles portant sur le profil démographique du Québec et sur les indicateurs d'intégration collective. Leurs concitoyens auraient alors pu en profiter aussi ou, le cas échéant, relever les inexactitudes qui pourraient s'y trouver. Les commissaires ont préféré garder ces études secrètes jusqu'au moment de déposer leur rapport final. Cela demeure regrettable. [...]