Manifesto for a national coalition: Difference between revisions

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Construire la nation québécoise
Construire la nation québécoise <br />
Manifeste pour une coalition nationale
Manifeste pour une coalition nationale <br />
Cette proposition appelle à une nouvelle concertation entre
Cette proposition appelle à une nouvelle concertation entre Franco-Québécois, Anglo-Québécois, autochtones et communautés culturelles <br />
Franco-Québécois, Anglo-Québécois, autochtones et communautés culturelles


Gérard Bouchard
Gérard Bouchard <br />
Professeur au département des sciences humaines
Professeur au département des sciences humaines à l'Université du Québec à Chicoutimi <br />
à l'Université du Québec à Chicoutimi


Le samedi 4 septembre 1999
Le samedi 4 septembre 1999


Gérard BouchardDans le débat sur la question nationale au Québec, il y a deux démarches qu'il faut soigneusement distinguer. La première vise à réaliser un accord sur les principaux éléments constitutifs d'un modèle d'intégration, à savoir: un cadre d'appartenance ouvert à tous les membres de la société québécoise, indépendamment de leurs opinions politiques ou de leurs allégeances ethniques et religieuses, de sorte qu'aucun citoyen n'en soit exclu a priori. Il s'agit ici de tracer des balises générales propres à fonder une vie commune, dans une tentative pour penser dans toute sa complexité la nouvelle réalité culturelle du Québec. Toutes les sociétés pluriethniques sont présentement confrontées à ce défi. La deuxième démarche concerne les stratégies à promouvoir pour assurer le développement du Québec à l'intérieur de ce cadre général. Ici interviennent les orientations politiques ou partisanes, les choix constitutionnels, en l'occurrence toutes les variantes des thèses souverainiste et fédéraliste. À cet égard, nous pensons que la souveraineté, loin d'être une «interférence», est l'orientation à privilégier. Cela dit, compte tenu de l'objectif de cette série («Penser la nation»), nous traiterons principalement de la première démarche en présentant notre conception de la nation québécoise comme cadre général d'intégration. Depuis quelques années, ce sujet a donné lieu à des échanges riches et variés au Québec. Nous désirons y ajouter cette note, en forme de proposition.
In the debate on the national question in Quebec, there are two approaches that must be carefully distinguised. The first aims at reaching an agreement on the main constitutive elements of an integration mode, that is to say: a membership framework open to all members of Quebec society, independently of their political opinions or their ethnic or religious alliegences, so that no citizen be ''a priori'' excluded from it. The question here is to trace the general beacons suitable the founding of a common life, in an attempt to think in all its complexity the new cultural reality of Quebec. All pluriethnic societies are at present confronted with this challenge. The second approach relates to the strategies to promote in order to ensure the development of Quebec inside this general framework. Here partisan or political orientations, constitutional choices, intervene, including all the variants of the sovereignist and federalist theses. In this respect, we think that sovereignty, far from being an "interference", is the orientation to be privileged. However, taking into account the objective of this series ("To think the nation"), we will treat mainly of the first approach by presenting our conception of the Quebec nation understood as a general framework for integration. Since a few years, this subject has given place to rich and varied exchanges in Quebec. We wish to add this note to it, in the form of a proposal.


==Une proposition de coalition nationale==
==A proposition for a national coalition==


La nation québécoise existe en partie comme réalité et en partie comme projet. Comme réalité, elle prend la forme d'une francophonie nord-américaine, définie initialement par la langue, à savoir la maîtrise du français comme langue maternelle ou d'usage, seconde ou tierce. Cette référence à la langue comme dénominateur commun s'accorde avec un état de fait: 93 % des Québécois déclarent parler le français (c'est aussi la proportion des Américains qui déclarent parler l'anglais). S'ajoutent à cela, comme éléments constitutifs préalables, des valeurs à caractère universel, des droits fondamentaux, des règles démocratiques.
The Quebec nation exists in part as a reality and in part as a project. As a reality, she takes the form of a North American francophonie, defined initially by a language, namely the command of French as mother tongue or adoptive language, second or third. This reference to language as a common denominator is in accord with an established fact: 93 % of the Inhabitants of Quebec declare speaking French (it is also the proportion of Americans who declares speaking English). Are added to that, as preliminary constitutive components, values universal in character, fundamental rights, democratic rules.


Certains objecteront, avec raison, que ces données - en particulier la pratique d'une langue commune - ne suffisent pas à fonder une identité, et encore moins une culture nationale. À cela, nous répondons qu'il faut voir les choses dans une perspective dynamique, à long terme. Ainsi, la langue doit être considérée comme un point de départ, comme une condition première de la nouvelle culture à édifier en y investissant toute la diversité des traditions, des cultures déjà présentes dans notre société. Elle est le vecteur qui ouvre la voie à des interactions, à des expériences communes appelées dans la longue durée à nourrir une véritable identité québécoise. Les jeunes francophones issus de la loi 101, par exemple, représentent une figure originale (parmi d'autres) de cette identité en formation. Dans le même esprit, les aspirations nationales visent beaucoup plus que la survivance de la langue française. L'enjeu s'étend à une culture et à une société à mettre en oeuvre. En somme, la langue ne tient pas lieu de culture mais elle en dresse le lit. La culture québécoise sera faite de la conjugaison (en français) de la mosaïque actuelle, d'où émergera à la longue une nouvelle configuration collective. De même, les valeurs universelles évoquées plus haut doivent s'enraciner dans une histoire, dans un environnement culturel particulier, selon une équation originale.
Some will object, with good reason, that these data - in particular the practice of a common language - are not enough to found an identity, and even less a national culture. To that, we reply that it is necessary to see things from a dynamic perspective, i.e. in the long run. Thus, language must be regarded as a starting point, as the first condition of the new culture to be edified by investing it with all the diversity of traditions, of cultures already present in our society. It is the vector which opens a door to interactions, to common experiences called in the long run to nourish a true Quebec identity. The young French-speaking people born after Bill 101, for example, represent an original figure (among others) of this identity in formation. In the same spirit, the national aspirations aim for much more than the survival of the French language. The stake extends to a culture and a society to be implemented. All things considered, the language does not hold the place of culture but it provides the bed for it. The Quebec culture will be made from the conjugation (in French) of the current mosaic, from which,  over time, a new collective configuration will emerge. In the same way, the universal values mentioned above must be rooted in a history, in a particular cultural environment, according to an original equation.


En tant que projet, le modèle de la nation québécoise fait appel à une coalition des partenaires qui occupent actuellement ce territoire. Ce sont: les Franco-Québécois (les Canadiens français descendants des habitants de la Nouvelle-France et tous ceux qui s'y sont assimilés depuis assez longtemps pour en manifester tous les traits culturels), les Anglo-Québécois, les autochtones et ce qu'il est convenu d'appeler les communautés culturelles. Cette proposition de coalition nationale invite à restructurer le cadre des discussions en cours et elle appelle une nouvelle concertation d'où devraient résulter peu à peu les éléments d'un consensus. À titre de groupe majoritaire, il revient aux Franco-Québécois d'en prendre l'initiative et d'en assurer le leadership. Mais, encore une fois, il faudra y mettre tout le temps et les efforts nécessaires: il y a là de quoi occuper toute une génération et davantage. En outre, il serait vain de chercher à construire rapidement et artificiellement une nouvelle identité prétendument nationale qui, au bout du compte, ne ferait qu'exacerber les différences en plaçant les groupes ethniques sur la défensive. Il vaudra mieux s'entendre d'abord sur des valeurs de société et des projets collectifs à promouvoir en commun, concrètement. L'histoire - la petite et la grande - fera le reste.
As a project, the model of the Quebec nation calls upon a coalition of partners who currently occupy this territory. The are: Franco-Quebecers (the French Canadians descending from the inhabitants of New France and all those who assimilated to it since long enough to reflect all their cultural traits), Anglo-Quebecers, Aboriginals and what it is agreed up to call the cultural communities. This proposal of a national coalition invites to restructure the framework of the discussions in progress and it calls upon a new dialogue from which should result little by little the elements of a consensus. As the majority group, it is upon to Franco-Quebecers to take the initiative on this and to assume the leadership. But, once again, it will be necessary to put all the necessary time and efforts at it: there is enough to keep a whole generation and more busy on the task. Moreover, it would be useless to seek to build quickly and artificially a new allegedly national identity which, in final analysis, would do nothing but exacerbate the differences by putting all the ethnic groups on the defencive. It would be better to first agree on social values and collective projects to be promoted jointly, concretely. History - the small one and the great one - will do the rest.


==Et la vieille identité canadienne-française?==
==Et la vieille identité canadienne-française?==

Revision as of 01:42, 29 September 2007

Construire la nation québécoise
Manifeste pour une coalition nationale
Cette proposition appelle à une nouvelle concertation entre Franco-Québécois, Anglo-Québécois, autochtones et communautés culturelles

Gérard Bouchard
Professeur au département des sciences humaines à l'Université du Québec à Chicoutimi

Le samedi 4 septembre 1999

In the debate on the national question in Quebec, there are two approaches that must be carefully distinguised. The first aims at reaching an agreement on the main constitutive elements of an integration mode, that is to say: a membership framework open to all members of Quebec society, independently of their political opinions or their ethnic or religious alliegences, so that no citizen be a priori excluded from it. The question here is to trace the general beacons suitable the founding of a common life, in an attempt to think in all its complexity the new cultural reality of Quebec. All pluriethnic societies are at present confronted with this challenge. The second approach relates to the strategies to promote in order to ensure the development of Quebec inside this general framework. Here partisan or political orientations, constitutional choices, intervene, including all the variants of the sovereignist and federalist theses. In this respect, we think that sovereignty, far from being an "interference", is the orientation to be privileged. However, taking into account the objective of this series ("To think the nation"), we will treat mainly of the first approach by presenting our conception of the Quebec nation understood as a general framework for integration. Since a few years, this subject has given place to rich and varied exchanges in Quebec. We wish to add this note to it, in the form of a proposal.

A proposition for a national coalition

The Quebec nation exists in part as a reality and in part as a project. As a reality, she takes the form of a North American francophonie, defined initially by a language, namely the command of French as mother tongue or adoptive language, second or third. This reference to language as a common denominator is in accord with an established fact: 93 % of the Inhabitants of Quebec declare speaking French (it is also the proportion of Americans who declares speaking English). Are added to that, as preliminary constitutive components, values universal in character, fundamental rights, democratic rules.

Some will object, with good reason, that these data - in particular the practice of a common language - are not enough to found an identity, and even less a national culture. To that, we reply that it is necessary to see things from a dynamic perspective, i.e. in the long run. Thus, language must be regarded as a starting point, as the first condition of the new culture to be edified by investing it with all the diversity of traditions, of cultures already present in our society. It is the vector which opens a door to interactions, to common experiences called in the long run to nourish a true Quebec identity. The young French-speaking people born after Bill 101, for example, represent an original figure (among others) of this identity in formation. In the same spirit, the national aspirations aim for much more than the survival of the French language. The stake extends to a culture and a society to be implemented. All things considered, the language does not hold the place of culture but it provides the bed for it. The Quebec culture will be made from the conjugation (in French) of the current mosaic, from which, over time, a new collective configuration will emerge. In the same way, the universal values mentioned above must be rooted in a history, in a particular cultural environment, according to an original equation.

As a project, the model of the Quebec nation calls upon a coalition of partners who currently occupy this territory. The are: Franco-Quebecers (the French Canadians descending from the inhabitants of New France and all those who assimilated to it since long enough to reflect all their cultural traits), Anglo-Quebecers, Aboriginals and what it is agreed up to call the cultural communities. This proposal of a national coalition invites to restructure the framework of the discussions in progress and it calls upon a new dialogue from which should result little by little the elements of a consensus. As the majority group, it is upon to Franco-Quebecers to take the initiative on this and to assume the leadership. But, once again, it will be necessary to put all the necessary time and efforts at it: there is enough to keep a whole generation and more busy on the task. Moreover, it would be useless to seek to build quickly and artificially a new allegedly national identity which, in final analysis, would do nothing but exacerbate the differences by putting all the ethnic groups on the defencive. It would be better to first agree on social values and collective projects to be promoted jointly, concretely. History - the small one and the great one - will do the rest.

Et la vieille identité canadienne-française?

Cette proposition de coalition nationale est fondée sur trois principes: une intégration concertée, des identités plurielles, une adhésion par affiliation (transferts individuels) aussi bien que par filiation (continuité ethnique). Peut-on n'y voir qu'un artifice de nature à compromettre la plus ancienne tradition canadienne-française et même le projet souverainiste? Comme chacun des partenaires pressentis, les Canadiens français apporteront à la nouvelle francophonie leur bagage symbolique, leur vision du monde, leur manière. Comme les autres partenaires, ils affirmeront leur façon d'être Québécois (leur ethnicité), dont se nourrira la dynamique commune, mais en l'absence d'une hiérarchie formelle, préétablie, dont ils seraient les bénéficiaires - hormis le statut que la loi 101 octroie à la langue française, en accord avec le caractère francophone de la nation. Comme les autres aussi, ils pourront préserver leur identité, leur mémoire, mais au gré d'un déplacement qui ouvre l'espace francophone à d'autres présences ethniques, à d'autres affirmations culturelles, dans un esprit de pluralisme et d'interaction. Ce faisant, ils devront surtout se rappeler que s'ils constituent une minorité à l'échelle canadienne et continentale, ils forment à l'échelle québécoise une imposante majorité qui, elle aussi, peut parfois être jugée inquiétante par des minorités. Ce statut collectif comporte des responsabilités et des rôles auxquels l'expérience de la survivance ne les avait pas habitués.

Pour les Canadiens français, le profit à retirer de ce déplacement symbolique est substantiel. Par exemple: soustraire leur nationalisme aux accusations d'ethnicisme, insérer leur culture dans des horizons plus vastes, renforcer la francophonie, mettre fin à toute forme d'exclusion ou de discrimination. D'autres raisons militent en faveur du projet de coalition. Au cours des dernières décennies, le Québec a choisi de recevoir beaucoup d'immigrants. Pour être conséquent, il lui faut maintenant leur ménager une possibilité d'intégration égale à celle dont bénéficient les citoyens de vieille ascendance. En outre, la loi 101 oblige les néo-Québécois à se franciser. Est-il admissible qu'au terme de cet exercice, ces derniers se trouvent malgré tout marginalisés?

Le modèle qui sous-tend ce projet de coalition nationale a suscité des réticences qui amènent à s'interroger sur ce que les Canadiens français pourraient y perdre. D'abord, rappelons qu'au cours des deux derniers siècles, et comme partout ailleurs, les contenus symboliques de la nation n'ont pas cessé de bouger au Canada français et au Québec. Chaque génération a cherché à les redéfinir pour les adapter aux nouvelles données de l'heure, pour mieux réactualiser, au sein de la nation, l'articulation entre l'héritage et le projet. La même tâche s'impose aujourd'hui. En quoi cet héritage serait-il menacé par le déplacement évoqué plus haut? En quoi ce dernier serait-il synonyme de déracinement, de désistement ou d'aliénation? La culture, l'identité, la mémoire des Canadiens français survivront, mais au sein d'une nationalité étendue, suivant une dynamique interculturelle. Pour le reste, ils disposeront toujours de la protection conférée par la loi 101 et seront présents dans la nation en raison de leur poids démographique (prépondérant), de leur dynamisme, de leur créativité, de leur volonté d'affirmation, de la place centrale qu'ils occupent déjà dans la gestion des institutions publiques et privées. Enfin, dans la perspective d'une nation québécoise, qu'est-ce qui les empêche de continuer à militer pour la souveraineté du Québec? Et en quoi ce projet se trouverait-il compromis (rappelons que, jusqu'ici, une résistance très importante est venue des Canadiens français eux-mêmes)?

Le sort de la mémoire

La mémoire représente un important sujet d'inquiétude. De quoi s'agit-il, au juste? Jusqu'aux années récentes, l'histoire nationale a été racontée sur un mode militant, dans l'esprit de la survivance. Elle s'adressait quasi exclusivement aux Franco-Québécois, à qui il importait d'inculquer un sens de la fidélité, une volonté de continuer la lutte des anciens. Or le modèle de la nation québécoise permet de préserver pour l'essentiel la continuité de cette mémoire. Même, il permet d'en amplifier la signification et le rayonnement en faisant ressortir dans le passé franco-québécois ce qu'il a à la fois de singulier et d'universel, et en quoi il peut se prolonger dans un destin rassembleur. N'est-ce pas ainsi qu'il peut devenir pleinement accessible aux autres?

On a tort d'affirmer que les autres partenaires sont hostiles à une mémoire «qui n'est pas la leur». S'agissant par exemple des néo-Québécois, ils savent bien qu'ils sont montés dans un train en marche depuis longtemps, dont ils ne peuvent abolir ni la provenance, ni le tracé parcouru jusqu'ici. De la même façon que les immigrants ne songeraient pas à remettre en cause ces cathédrales mémorielles que sont la Révolution de 1789 en France ou l'Insurrection de 1776 aux États-Unis. Mais on perçoit ici encore la nécessité de présenter autrement la mémoire des Canadiens français: sans la diluer, mais en insistant sur ce qu'elle a de plus significatif pour le présent et pour l'avenir, et en faisant mieux voir la situation et l'action des autres Québécois dans l'évolution de cette société.

Un modèle de rechange?

Enfin, dans toute évaluation du modèle de la nation québécoise (ou de cette version du modèle), il convient d'inclure une appréciation des formules de rechange, en particulier celle qui préconise un retour à la nation canadienne-française. Cette dernière proposition conduit à structurer carrément l'intégration culturelle du Québec sur la base de l'ethnicité (puisqu'il y aurait autant de nations que de groupes ethniques) et à revendiquer formellement la position prépondérante des Canadiens français. Cette orientation suscite des inquiétudes dans la mesure où elle risque de: 1- renoncer à penser l'avenir de la francophonie à l'échelle de l'ensemble du Québec; 2- marginaliser tous les non-Canadiens français en les vouant à un statut de minoritaires (un immigrant peut se franciser, mais comment peut-il devenir Canadien français?); 3- institutionnaliser le principe de la mosaïque et du cloisonnement et créer un climat propice aux divisions, aux stéréotypes, aux tensions ethniques et raciales, à l'ethnicisme; 4- détourner la culture franco-québécoise du défi universel de la diversité; 5- faire le jeu du multiculturalisme canadien dans sa version (et son intention) trudeauiste; 6- enfermer le projet de souveraineté dans l'ethnocentrisme; 7- marquer une régression vers des formes de repli associées à l'ancien nationalisme de survivance; et enfin: 8- faire de la nation une barricade plutôt qu'un espace de rencontre.

Des tâches pressantes

Nous avons insisté jusqu'ici sur la dimension symbolique de la nation, laissant de côté les aspects politiques (l'État) et juridiques (la citoyenneté), tout aussi essentiels. Une autre dimension, sociologique, renvoie aux formes collectives à mettre en oeuvre dans le social, dans l'économique, dans le culturel. En rapport avec cette dimension, on pourrait parler d'un déficit utopique qu'il presse de combler: le cercle de la nation une fois tracé, de quoi voulons-nous le nourrir concrètement? Ou, plus simplement: comment voudra-t-on s'y prendre pour rendre cette société plus heureuse? C'est un premier chantier qui sollicite la nation québécoise. Un deuxième concerne le redressement de certains déséquilibres dans l'espace public: poursuivre les mesures qui viennent d'être adoptées pour ouvrir davantage aux autres partenaires l'embauche dans la fonction publique, achever la transformation des célébrations du 24 juin en une fête véritablement nationale (un immense travail a été fait dans cette direction récemment), déconfessionnaliser l'école. Parmi les autres tâches qui se proposent, il faudra poursuivre la réécriture de l'histoire nationale, s'activer davantage à stimuler les interactions, les partenariats entre groupes ethniques, et enfin, à travers toutes ces démarches, préciser et faire avancer la proposition de coalition nationale. Cet objectif exige, notamment, une définition claire à la fois des rapports à établir entre les partenaires, du statut qui leur est réservé et du profit que chacun peut en retirer.

Certes, la proposition et ses corollaires comportent bien des incertitudes. Ainsi, rien n'assure que les partenaires pressentis (à commencer par les Franco-Québécois) adhéreront à ce projet de coalition. Mais il faudra se donner beaucoup de temps avant de conclure à un rejet. C'est seulement à cette condition, par la force des choses en quelque sorte, que le partenaire principal pourrait être ramené à l'hypothèse d'un cavalier seul, contraint de se repenser à nouveau comme nation ethnique, au sens intégral du terme. Nous n'en sommes pas là.

Il importe de le rappeler en terminant: le cadre tracé par ce modèle d'une nation québécoise se donne comme un horizon général à concrétiser de concert et, en ce sens, il demeure ouvert à toutes les options politiques ou constitutionnelles, y compris le projet de souveraineté. À ce propos, faut-il craindre que l'échéance d'un Québec souverain soit retardée jusqu'à ce que les tâches qui viennent d'être évoquées soient achevées? Nous sommes plutôt convaincu, quant à nous, que ce modèle national ne peut pas s'accommoder du cadre fédéral et que la souveraineté est une condition nécessaire à son implantation complète. Il nous faudra y revenir. Notre objectif aujourd'hui était de délimiter un terrain commun au sein duquel chacun peut enraciner une appartenance et faire valoir ses options.

Qui est Gérard Bouchard?

Historien et sociologue, responsable du projet BALSAC, Gérard Bouchard est professeur au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Chicoutimi depuis 1971. Il a été jusqu'en juin 1998 le directeur de l'Institut interuniversitaire de recherches sur les populations (IREP), dont il a été le fondateur. Ses recherches actuelles portent sur l'étude comparée des collectivités neuves ou cultures fondatrices dans les différents territoires du Nouveau Monde (y compris l'Australie, la Nouvelle-Zélande et quelques pays d'Afrique). Auteur de nombreux travaux allant de la génétique et de la démographie à l'histoire sociale et culturelle, il a publié récemment Quelques arpents d'Amérique 1 (1996) et La nation québécoise au futur et au passé (1999), en plus de divers ouvrages collectifs.