From the "winning conditions" to the "significant conditions"

From Independence of Québec
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Des «conditions gagnantes» aux «conditions signifiantes» La fin des deux solitudes passe par une fondation réussie La société québécoise est affectée d'un déficit symbolique qui se manifeste par une indifférence à l'égard du politique

Daniel Jacques Philosophe

Le samedi 26 juin 1999

«Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire: à la prochaine fois.»

- René Lévesque

Les peuples naissent et meurent parfois dans d'imprévisibles circonstances. Ainsi, personne n'a su prédire la disparition de l'Union soviétique ni la réunification de l'Allemagne. Voilà pourquoi il convient d'être prudent quand on réfléchit à la destinée des nations. Cela vaut bien sûr pour le Québec tout comme pour le Canada.

Il est question de tenir prochainement un référendum sur l'avenir politique du Québec. Dans le camp souverainiste, on s'applique à réunir ce qu'il est convenu désormais de nommer «les conditions gagnantes». L'expression, bien qu'elle soit imprécise à souhait, n'en laisse pas moins voir un aspect essentiel de la culture politique de ce parti. Pour ma part, je préfère réfléchir à ce que l'on pourrait appeler, par opposition, «les conditions signifiantes» d'un tel exercice. Comment le prochain plébiscite pourrait-il ouvrir des avenues nouvelles et nous sortir de l'impasse dans laquelle nous nous sommes enfermés depuis plus de vingt ans?

La tâche est urgente. Alors même que le gouvernement s'applique à réduire le déséquilibre des finances de l'État, un autre déficit a pris place qui pourrait bien peser tout aussi lourdement sur l'avenir. Celui-là est moins apparent et ses effets ne se feront sentir qu'à long terme. Voilà pourquoi il semble échapper à l'attention générale. La société québécoise est affectée d'un déficit symbolique qui se manifeste par une indifférence, chaque jour plus grande, à l'égard du politique, particulièrement chez les citoyens les plus jeunes.

On répondra sans doute que le phénomène n'est pas nouveau ni particulier au Québec. Dans l'ensemble des sociétés occidentales, les progrès de l'individualisme ont conduit les citoyens à se détacher des affaires politiques. De même, la bureaucratisation et la mondialisation nourrissent un même sentiment d'impuissance chez plusieurs d'entre eux. J'estime cependant qu'il existe au Québec des causes particulières qui renforcent ces penchants néfastes pour la vie démocratique. Parmi celles-ci, il faut compter le comportement des acteurs politiques.

Bien qu'il y aurait beaucoup à dire sur le manque d'imagination et d'idéalisme des politiciens qui gouvernent actuellement la fédération canadienne, je ne considérerai ici que le rôle joué par les dirigeants souverainistes. Pour comprendre les motifs qui ont animé ces acteurs de notre histoire, il faudrait remonter aux origines du mouvement indépendantiste; montrer comment, sous la volonté impérieuse d'en finir avec un passé jugé humiliant, ceux-ci furent conduits à vouloir renverser l'ordre établi. À la lumière de l'histoire malheureuse des Canadiens français, sous le poids des souffrances accumulées dans la chair et dans la langue, comme disaient les poètes, le visage de l'anglophone a acquis les traits d'un ennemi politique. Combien de fois n'a-t-il pas été dit que le Canada - régime impérial et monarchique - résulte d'une conquête militaire et perpétue, dans ses structures profondes, une oppression séculaire? Sous l'emprise de cette lecture de l'histoire, les souverainistes ont acquis la conviction de connaître le bien véritable de la nation québécoise.

Quelle ne fut pas leur déception, au soir du premier référendum, de constater que le peuple ne s'était pas présenté au rendez-vous tant espéré! Détourné de sa destinée véritable, par quelque esprit machiavélique, le peuple, dira-t-on ensuite, n'a pas su reconnaître son propre intérêt. Les nationalistes québécois sont demeurés prisonniers de cette représentation simpliste de l'événement. Cherchant à leur tour à devenir plus machiavéliques que l'auteur du Prince, ils ont consacré la plus grande part de leur énergie à définir la stratégie gagnante, portant leur attention de la fin vers les moyens.

Pour une fondation réussie

Dans l'histoire de la pensée politique moderne, Machiavel est l'inventeur de la politique de conquête. Cette politique a pour but d'offrir l'assurance de rapports avantageux avec l'Autre, elle exalte le conflit et reconduit l'individu à lui-même. Selon Machiavel, la création d'un nouvel État représente la tâche politique la plus difficile, celle qui requiert, par conséquent, la plus grande vertu. Il faut des qualités exceptionnelles pour saisir l'occasion permettant l'institution d'un nouvel ordre social. Lors d'une telle fondation, il est permis d'utiliser tous les moyens pour obtenir la victoire finale.

Le projet de Rousseau s'oppose à celui de Machiavel. Rousseau estime que l'art politique ultime se manifeste non seulement dans la création d'un nouvel ordre social mais davantage par l'établissement d'une véritable communauté politique. Rousseau est l'initiateur de la politique de concorde. Celle-ci a pour objectif l'établissement de relations équitables entre des citoyens qui se reconnaissent une même appartenance. Pour l'auteur du Contrat social, une telle concorde représente la condition de possibilité de toute justice et de toute liberté authentiques, c'est pourquoi elle est une composante essentielle de la fondation politique réussie. L'enseignement politique de Rousseau conduit à examiner les conditions de la victoire tout autant que les moyens d'y parvenir.

Ces considérations générales peuvent paraître bien éloignées de notre propos, elles éclairent pourtant le débat politique québécois. Compte tenu de l'état d'esprit qui prédomine dans notre société, j'estime préférable de suivre les enseignements de Rousseau. Il ne s'agit pas tant de parvenir à réunir «les conditions gagnantes» qui nous permettraient de nous assurer collectivement de la maîtrise de l'avenir, mais plutôt d'examiner sous quelles conditions cette prise de contrôle - en admettant qu'elle puisse être acquise - pourrait avoir sens et légitimité de manière à favoriser la concorde entre tous les citoyens du futur État. Les trois remarques suivantes illustrent la signification de ce principe général.

Pour éviter la manipulation

Afin que la décision prise lors d'un éventuel référendum soit considérée légitime, il faudrait que la question posée soit simple - afin d'éviter toute manipulation ultérieure - et qu'elle porte sur les fins de la communauté, mais surtout que la promesse soit faite de ne plus revenir sur le sujet. Il faut, quel que soit le résultat, que la décision soit finale. On ne peut espérer la collaboration des diverses communautés qui composeraient la future nation québécoise, si le référendum est utilisé par les élites souverainistes comme instrument de négociation politique permettant de tenir l'Autre en otage, sous la menace de reproduire, ad nauseam, l'événement jusqu'à la victoire finale. Une telle stratégie mine la légitimité de tout le processus en ce qu'elle banalise l'événement. Ce machiavélisme, dont personne n'est dupe, ne peut que nourrir la discorde et renforcer notre lassitude déjà si grande.

Deuxièmement, pour qu'un référendum gagnant puisse être jugé signifiant par tous les citoyens du futur État, il faudrait que tous les membres des communautés composant la société québécoise soient assurés, à l'avance, des droits et des prérogatives qui leur seront accordés et que soit définie la nature du régime politique auquel ils participeront. Cette condition ne saurait être remplie sans que les principes de la constitution du nouvel État ne soient connus avant même le moment de la consultation.

Enfin, pour que cette entreprise de fondation ait quelques chances de succès, le législateur devrait tenir compte des dispositions de chacun à y participer. À l'évidence, la création d'un État souverain sur le territoire du Québec aurait pour objectif le maintien et le développement de la communauté de mémoire formée par l'ensemble des francophones. Il serait vain de vouloir dissimuler cette finalité car ce projet a sa raison d'être dans un passé singulier qui n'est pas celui de tous les membres de la société. Afin qu'il puisse devenir acceptable aux yeux de ceux qui ne partagent pas cette mémoire, il faudrait que soit établi un dialogue conduisant à l'appropriation de sa raison d'être. Une telle appropriation présuppose l'existence d'une réserve de bonne volonté chez les populations concernées. Est-il besoin de dire que les peuples ont rarement fait preuve d'une telle bonne volonté dans l'histoire ? De plus, si l'Autre est traité comme un ennemi qu'il s'agit de vaincre, il est peu probable qu'il soit disposé à une telle entente.

Je crois qu'il n'existe qu'une seule façon de favoriser l'émergence de cette bonne volonté. Il faut que les francophones, par-delà la mémoire des humiliations passées, acceptent de reconnaître la contribution des autres communautés à l'histoire du Québec, notamment celle des anglophones. L'État qui serait formé sur la base d'un référendum gagnant aurait à ordonner une diversité d'appartenances comparable à celle que l'on trouve au Canada. Toutefois, à la différence de l'expérience canadienne, il faudrait - dès l'origine - que cette reconnaissance de la diversité nationale, de la multiplicité des mémoires, se reflète dans les structures du pouvoir, offrant à chacun une représentation appropriée à son histoire. Parmi les institutions propres à réaliser ce projet, on pourrait envisager une chambre des communautés, distincte de l'assemblée législative, veillant au respect des droits et des intérêts de celles-ci. Pour fonder ce nouveau pays sur la concorde, il conviendrait donc que la majorité francophone fasse preuve de générosité envers toutes les communautés appelées à former la future nation, que celles-ci soient d'origine britannique, juive, amérindienne ou autre; que cette majorité, en somme, manifeste un esprit de solidarité plus étendu que celui que l'on retrouve au Canada.

Un dernier référendum, tenu selon ces principes, pourrait alors ouvrir la voie à une autre histoire. Seul un tel déplacement du centre de gravité de la nation du passé vers l'avenir peut conduire à une compréhension de l'Autre qui ne réduise pas celui-ci à n'être que le simulacre attardé d'un ennemi mort, mais lui permette, au contraire, de devenir un semblable avec lequel il est possible de parler d'avenir. En ce sens, le seul référendum qui puisse être vraiment gagné devrait ouvrir la voie à une réconciliation nationale.

Des raisons d'espérer

La plupart du temps, Machiavel a remporté la victoire sur Rousseau. Les frontières se forment selon des luttes incertaines, sous l'accumulation d'infinis malentendus. Aussi, diront plusieurs, est-il peu réaliste d'espérer que les anglophones et les Amérindiens de ce pays, pour ne mentionner qu'eux, comprennent les motifs qui animent leurs concitoyens francophones et que ces derniers, en retour, soient disposés à reconnaître la valeur de leur contribution à l'histoire de la nation québécoise. C'est pourquoi il n'est pas assuré que le meilleur soit encore possible en ce pays.

Compte tenu des forces en présence, il se pourrait qu'il ne puisse y avoir de fondation réussie ni pour le Canada ni pour le Québec, chacun demeurant prisonnier des contraintes engendrées par son passé. Malgré tous nos efforts, il n'y aurait de victoire possible que dans la défaite de l'Autre. Il y a pourtant des raisons d'espérer qu'il puisse en être autrement. N'avons-nous pas appris, au cours de ce siècle catastrophique, à apprécier la différence sur fond d'appartenance à une même humanité ? Or cette éducation des consciences ouvre la voie à de nouvelles formes de civilité plus respectueuses de l'égalité de tous, mais aussi de la diversité de leur origine.

Quelle que soit notre destinée, il demeure qu'on ne saurait combattre l'apathie des citoyens et leur désaffection à l'égard de la politique en conduisant celle-ci sans grandeur. La petite politique est chaque fois absorbée par la recherche des résultats immédiats, de l'efficacité prochaine; en revanche, il appartient à la grande politique de réaliser la volonté des peuples dans l'histoire, tout en respectant les exigences d'humanité les plus fondamentales. Pour combattre la dérision et l'indifférence qui nous gagnent, il faut élever le niveau de la discussion publique en proposant un projet qui soit fondé sur la considération des fins dernières de la communauté, et non sur celle des moyens assurant la victoire d'un parti. Pour les souverainistes, une telle politique de grandeur exigerait aujourd'hui un courage exceptionnel, car il leur faudrait assumer le risque que leur rêve le plus cher soit démenti par l'histoire. Si le peuple québécois refusait de se donner un État indépendant, il faudrait alors que chacun apprenne à redevenir pleinement Canadien français.

Toute défense de la nation repose finalement sur la conviction qu'on ne saurait construire un avenir politique qui soit proprement humain en oubliant le passé qui nous fait être au monde. Chaque nation comporte un héritage dont elle a charge d'assurer la transmission. La difficulté consiste à faire en sorte que cette fidélité au passé n'entrave pas l'avenir et ne constitue pas un obstacle à la rencontre d'autrui. Dans le cas du Québec, comme dans celui du Canada, on ne saurait éviter cette difficulté sans une réconciliation délivrant chacun du poids de ses ressentiments. J'ai tenté de montrer qu'une telle réconciliation, transformant l'héritage en projet, présuppose une fondation réussie, c'est-à-dire un événement qui ait sens et légitimité aux yeux de tous les citoyens et qui constitue un moment d'origine, l'amorce d'une nouvelle mémoire. Dans notre histoire politique, rien ne s'apparente à un tel événement. Voilà pourquoi il n'y a, dans ce pays incertain, que des solitudes.

Qui est Daniel Jacques

Professeur de philosophie au collège François-Xavier-Garneau, à Québec, Daniel Jacques est l'une des figures de proue de la relève intellectuelle québécoise. Après un baccalauréat en philosophie et une maîtrise en études médiévales, il a complété un doctorat en philosophie à l'Université de Montréal. Il a également fait des études postdoctorales à l'université de Chicago en plus d'un séjour à l'Institut de recherches politiques Raymond-Aron, à Paris. Membre fondateur et directeur de la nouvelle revue Argument, il a participé à de nombreux colloques et compte déjà plusieurs articles à son actif. Dans son dernier livre, Nationalité et modernité, publié l'an dernier, il s'est donné pour tâche de penser la nation dans une perspective philosophique, cherchant à établir la légitimité de la nation dans un contexte démocratique. Daniel Jacques avait auparavant publié deux autres livres, toujours chez Boréal: Les Humanités passagères ­ Considérations philosophiques sur la culture politique québécoise, qui l'a fait connaître en 1991, et Tocqueville et la question de l'individualité, paru quatre ans plus tard.

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